Jacques Brel
Arrivé à Paris en 1953, Jacques Brel a mis de longues années avant de trouver un style personnel et de séduire un large public. Il a pourtant décidé d'arrêter les concerts dès 1966, au sommet de sa gloire, laissant le souvenir d'un extraordinaire homme de scène. Cet écorché vif a exprimé ses rages et ses passions avec une sincérité rarement égalée. Il faisait du tour de chant un véritable marathon et habitait ses personnages avec un formidable pouvoir d'évocation visuelle. Son écriture, directe et caustique, brosse des tableaux de genre, une vaste satire sociale au service de quelques thèmes privilégiés comme l'amitié et la mort.
1929
Naissance le 8 avril à Schaerbeek, dans la banlieue nord de Bruxelles de Jacques Brel. Son père, Romain Brel, dirige une usine d'emballage de carton, la cartonnerie "Vanneste et Brel" à Anderlecht, dans la banlieue sud. Jacques a des rapports très affectueux avec sa mère Elisabeth qui lui communique son sens de la fête.
1937
Il est élevé avec son frère aîné Pierre entre école catholique et scoutisme : il devient louveteau dans la troupe Albert 1er. Il aime aussi le football et les courses de vélo.
1941
Jacques entre au collège Saint-Louis, près du jardin botanique de Bruxelles, où sa scolarité n'est pas des plus brillantes. Il manifeste un goût certain pour les rédactions mais n'aime pas les cours de néerlandais.
1944
Jacques participe à la création d'une troupe de théâtre (la Dramatique du Collège Saint-louis) et interprète ses premiers rôles avec ferveur : on remarque déjà son sens de l'expressivité. Il écrit des poèmes ainsi que ses premières nouvelles.
1945
Jacques n'a pas les mêmes centres d'intérêt que son frère Pierre, de cinq ans son aîné, et se réfugie dans la lecture (Jules Verne, Jack London...). Il ébauche un roman intitulé "Le cheminot".
1947
Devant ses échecs scolaires, son père l'engage dans l'entreprise familiale, où son frère Pierre l'a précédé. Jacques s'occupe de la commercialisation du carton ondulé. Parallèlement, il s'inscrit à "La Franche Cordée", un mouvement mixte et philanthropique de jeunes catholiques. Cette association a pour but d'aider les pauvres, les malades, les vieillards et les orphelins. Jacques y fera la connaissance de Thérèse Michielsen, dite "Miche".
1948
Au sein de "La Franche Cordée", dont il deviendra bientôt président, Jacques organise des concerts-spectacles. Chaque dimanche, la petite troupe emprunte une camionnette de l'entreprise de cartonnerie et va présenter des spectacles dans les hospices et les hôpitaux. Il adapte des pièces de théâtre comme "La ballade des pendus" de Villon et "Le petit prince" de Saint-Exupéry.
1949
Brel devance l'appel et effectue son service militaire.
1950
Jacques épouse Miche le 1er juin à Laeken (dans la banlieue de Bruxelles). Bien que promu par son père à la direction des ventes, il n'a aucun goût pour le travail de bureau qu'il trouve beaucoup trop monotone ; il se sent de plus en plus attiré par la chanson et commence à composer à la guitare. Un bref séjour au Salon de l'emballage lui donne l'occasion de découvrir Paris.
1951
Il écrit des chansons d'inspiration scoute et "catholique de gauche", pleines de bons sentiments, mais qui révèlent un talent prometteur : "Le diableALLIl peut pleuvoirALLIl nous faut regarderALLSur la placeALLDites, si c'était vrai"... En décembre, Miche met au monde Chantal, leur première fille.
1952
Jacques et sa petite famille s'installent dans la commune flamande de Dilbeek, près de Bruxelles. Il interprète ses premières chansons dans un cadre familial, dans les kermesses paroissiales et lors de soirées dans les cabarets de Bruxelles comme Le Coup de Lune. La force de ses textes et la rudesse de son interprétation sont mal acceptées par son entourage qui ne l'encourage guère à persévérer.
1953
Brel chante au cabaret La Rose Noire de Bruxelles. A l'instigation de son premier éditeur graphique, il entre en studio le 17 février (salons Elysées de Bruxelles) et grave quatre titres sur disque acétate pour Philips : "Il y a" et "La foire", enregistrés avec une petite formation musette, sortiront plus tard sur 78 T en Belgique avec une diffusion confidentielle (200 exemplaires) ; "Il pleut" et "Sur la place", interprétés seul à la guitare, servent à la promotion du chanteur. La célèbre et influente journaliste belge Angèle Guller les adresse avec un mot de recommandation au directeur artistique Jacques Canetti à Paris. Intéressé, ce dernier propose à Brel de venir tenter sa chance auprès du public parisien.
Le 28 mai, Jacques est reçu à la radio par le populaire journaliste belge Jef Claessens.
En juillet, il se présente à la Coupe d'Europe du Tour de Chant de Knokke-le-Zoute où il arrive avant-dernier, à la 28e place... Sa deuxième fille, France, naît également en juillet.
En août, Jacques enregistre vingt-trois chansons à la guitare dans les studios de Radio Hasselt (province de Limbourg). Beaucoup resteront inédites en disques, mais ces bandes "de jeunesse" seront publiées sur CD en 2003 : "A deuxALLLes gensALLDépartsALLL'Ange déchuALLL'accordéon de la vieALLJe suis l'ombre des chansons", "L'orage", "Les pavés", "Les deux fauteuils", "Les enfants du roi", "Le troubadour".
Peu après, répondant à l'appel de Canetti, Brel part pour Paris, seul et contre l'avis de sa famille. Il s'installe dans un hôtel de Montmartre, rue des Trois Frères. Le directeur artistique, qui vient de lancer Georges Brassens, engage Brel au Théâtre des Trois Baudets.
En septembre, il y débute pendant quinze jours en lever de rideau dans le spectacle de Mouloudji. Mais l'accueil du public reste tiède : on se moque de ses allures provinciales car il s'habille d'une étrange tenue d'ouvrier sombre.
Le 12 octobre, sous la direction de Canetti, il enregistre au studio Polydor à Paris des maquettes non destinées à la publication (les sept titres seront refaits l'année suivante).
Brel passe ensuite de nombreuses auditions et décroche quelques engagements dans des cabarets de la rive gauche comme l'Ecluse ou l'Echelle de Jacob, ainsi qu'à Montmartre, chez Patachou et chez Geneviève. Peu à l'aise sur scène avec sa guitare, il ne remporte guère plus de succès...
1954
Les premiers temps sont difficiles mais Canetti continue à croire en lui : le 12 février, Jacques Brel signe un contrat chez Philips France et enregistre neuf titres dès le 15, accompagné par l'orchestre d'André Grassi. Seuls deux titres de cette séance seront publiés la même année sur 78 T : "Il peut pleuvoir"/"C'est comme ça". Intéressée par son écriture, Juliette Gréco lui prend une chanson pour son premier passage à l'Olympia du 28 mai au 10 juin : "Le diable (ça va)". Tandis que Tohama et l'orchestre de Jacques Hélian enregistrent "Il peut pleuvoir".
Brel passe lui-même à l'Olympia du 9 au 23 juillet, en supplément de programme de Damia, mais n'a aucun succès. Puis il repasse aux Trois Baudets et part faire une tournée d'été organisée par Canetti avec Dario Moreno, Philippe Clay et Catherine Sauvage.
En octobre, il part chanter en Afrique du Nord dans un spectacle de Sidney Bechet.
1955
En janvier, Brel passe pour la première fois à l'Ancienne Belgique, célèbre salle de Bruxelles.
En février, il rencontre Georges Pasquier, dit "Jojo", bruiteur dans le trio des Milson, qui deviendra son ami le plus proche, son chauffeur, son régisseur et son homme de confiance.
Jacques s'installe avec sa femme est ses deux filles à Montreuil, rue du Moulin à Vent.
En mars, il enregistre trois titres accompagné par l'orchestre de Michel Legrand. Deux sortiront la même année sur disque 78 T : "Les pieds dans le ruisseau"/"S'il te faut". Mais cette collaboration n'est pas concluante.
Tous les titres enregistrés l'année précédente avec l'orchestre d'André Grassi sortent chez Philips sur un premier 33 T 25 cm et quatre sortent sur 45 T. Les pochettes le montrent portant la moustache.
Les chansons de Brel sont souvent d'inspiration religieuse et il les chante également pour des organisations chrétiennes. Cela lui vaut d'être surnommé par son ami Georges Brassens "L'abbé Brel", un surnom qui lui restera longtemps.
En juin, Jacques participe à une tournée d'été Canetti avec "les filles à papa" (Françoise Dorin, Perrette Souplex et Suzanne Gabriello).
1956
En mars, Brel se produit en Afrique du Nord, à Amsterdam, à Lausanne et à travers la Belgique.
Il cherche encore son style. En juillet, il participe à une nouvelle tournée Canetti avec les Trois Ménestrels. A Grenoble, il fait la connaissance de François Rauber, jeune pianiste classique qui gagne sa vie grâce à la chanson aux Trois Baudets. Ce dernier devient son accompagnateur et une amitié naît entre les deux hommes. Rauber entre bien dans l'univers de Brel et lui donne la formation musicale qui lui manque. Il signera la musique de plusieurs de ses chansons de cette époque.
En août, Jacques est la vedette de l'émission belge "Music Parade".
A l'automne, il effectue plusieurs séances d'enregistrement avec l'orchestre d'André Popp. Les titres sortiront l'année suivante.
1957
En janvier, Brel passe pour la première fois en vedette à l'Ancienne Belgique de Bruxelles.
En février, Brel passe en première partie de Zizi Jeanmaire à l'Alhambra.
En mars, il enregistre cinq titres avec l'orchestre d'André Popp ; ils sortiront en juin chez Philips sur son deuxième 33 T 25 cm qui lui vaudra le Grand prix de l'Académie Charles Cros. On y trouve notamment "Quand on n'a que l'amour", chanson qui marque le début de sa popularité sur les ondes. Dans "L'air de la bêtise", il fait preuve de ses remarquables qualités vocales, proches du lyrique, avec une citation de "Barbier de Séville" de Rossini. Des groupes de jeunes, notamment catholiques, se reconnaissent dans son inspiration.
Brel fait de plus en plus de tournées et se perfectionne sur scène. En septembre, il figure au programme de "Discorama" avec Raymond Devos, Pierre-Jean Vaillard et les Trois Ménestrels.
En novembre, il fait la connaissance du pianiste Gérard Jouannest, qui composera par la suite la musique de bon nombre de ses chansons.
François Rauber signe ses premiers arrangements pour Simone Langlois. En décembre, Brel participe à une séance de cette dernière : ils enregistrent une version en duo de "Sur la place" qui sera publiée uniquement sur les disques de Simone.
1958
En février, Miche revient vivre à Bruxelles car elle préfère attendre dans sa ville natale les retours des tournées de Jacques. Pour ses rares haltes parisiennes, ce dernier prend une chambre près de la place Clichy.
Le 1er avril, Brel effectue sa première vraie séance d'enregistrement avec François Rauber, qui est devenu son arrangeur. Une partie de la séance est encore assurée par André Popp.
Les titres sortiront en juin chez Philips (sur son troisième 33 T 25 cm), avec notamment "Au printemps", "Je ne sais pas" et un nouvel accompagnement de "Dites, si c'était vrai".
Simone Langlois, l'une des premières interprètes de Brel, sort parallèlement chez Fontana un 33 T 25 cm où figurent : "Au printemps", "Il nous faut regarder", "Heureux", "Je ne sais pas" et le fameux duo "Sur la place".
En mai, Brel est en tournée au Canada où il rencontre Félix Leclerc.
Au mois d'août, naissance d'Isabelle, la troisième fille de Jacques.
En octobre, il enregistre deux poèmes, "Je prendrai" et "La nativité selon Saint-Luc", qui sortiront sur un livre-disque 45 T intitulé "Un soir à Bethléem avec Jacques Brel", édité par le magazine "Marie-Claire".
Le 25 novembre, juste après Georges Brassens, Brel revient à l'Olympia en vedette américaine de Philippe Clay. Il s'est laissé convaincre par François Rauber d'abandonner la guitare qui l'emprisonnait et, cette fois, le public reconnaît en lui un véritable homme de scène.
Gérard Jouannest devient son pianiste exclusif sur scène ; tandis que François Rauber, qui ne peut assurer autant de tournées, ne s'occupe plus que des concerts parisiens et prend en charge toutes les séances d'enregistrement.
1959
En janvier, Brel signe un nouveau contrat chez Philips.
En mars, il passe en vedette aux Trois Baudets avec Serge Gainsbourg.
Son succès va grandissant et les tournées se succèdent à un rythme soutenu.
Le 14 septembre, nouvelle séance d'enregistrement avec François Rauber.
Après avoir longuement travaillé son chant et sa voix, Brel réussit désormais à maîtriser à la fois son art et sa forte personnalité. Libéré de la guitare, il écrit des chansons plus scéniques. Ses textes commencent à prendre un ton amer, une force critique et corrosive qui contraste avec les chansons plus idéalistes de ses débuts.
Le 5 novembre, il se trouve engagé en tête d'affiche à Bobino en remplacement de Francis Lemarque.
Le 20 novembre, il est à l'Ancienne Belgique de Bruxelles.
Toujours en novembre, sortie de son quatrième 33 T 25 cm chez Philips avec "Les Flamandes", "La valse à mille temps" et "Ne me quitte pas". Cette dernière chanson, inspirée par une histoire personnelle, sera reprise par Simone Langlois, Barbara, Nina Simone, et bien d'autres interprètes (dont Johnny Hallyday en public en 1984). Elle sera aussi adaptée en anglais ("If you go away"), en allemand, en Italien... "La valse à mille temps" est reprise peu après par Renée Lebas, André Claveau, Michèle Arnaud, Pia Colombo.
1960
En janvier, une nouvelle version de "Quand on n'a que l'amour" est enregistrée avec l'orchestre de François Rauber. Le titre "Les Flamandes" est repris par Denise Benoit, Michèle Arnaud et Barbara.
Du 19 au 24 mars, Brel chante à l'Ancienne Belgique de Bruxelles.
Charley Marouani devient l'impresario de Jacques. Il lui organise de nombreuses tournées nationales et internationales, notamment au Moyen-Orient. Le chanteur brûle la vie par tous les bouts : après le spectacle, il entraîne ses amis jusqu'à l'aube dans de longues équipées assez arrosées. Entre tournées, nuits blanches, tabac, alcool et conquêtes féminines, il mène un rythme épuisant.
1961
En janvier, Brel revient à Bobino. Il ajoute à son accompagnement de scène l'accordéon de Jean Corti, lequel composera la musique de plusieurs de ses chansons.
Du 3 au 19 mars, Jacques est en tournée au Canada, où il fait la connaissance de Clairette Oderra, une chanteuse française originaire de Marseille établie à Montréal qui a ouvert un célèbre cabaret rue Saint-Jacques. Il passe avec Raymond Devos à la Comédie Canadienne de Montréal.
En avril, il enregistre de nouveau titres avec François Rauber, qui sortiront bientôt sur 33 T 25 cm, comme "Marieke", "Le moribond" et "On n'oublie rien". Cette dernière chanson composée par Gérard Jouannest est enregistrée la même année par Juliette Gréco (c'est comme ça qu'elle fait la connaissance du pianiste-compositeur) et l'année suivante par Pauline Julien.
En avril, Brel enregistre également quatre de ses chansons traduites en flamand : "Marieke", "Ne me quitte pas", "Les singes", "On n'oublie rien", qui ne sortiront d'abord qu'en Belgique et en Hollande.
Barbara sort chez CBS tout un 33 T 25 cm consacré aux chansons de Brel.
Le 12 octobre, ce dernier est engagé à l'Olympia pour remplacer Marlène Dietrich. Le récital qu'il donne jusqu'au 29 octobre est un véritable triomphe. Il est consacré vedette de la chanson par le public et par la critique. Accompagné à deux pianos par Jouannest et Rauber, sa présence scénique, impétueuse, est étonnante. Avec une technique gestuelle très au point, il parvient désormais à paraphraser ses propres textes, à les amplifier, voire les caricaturer. Il crée à cette occasion plusieurs titres qu'il n'enregistrera en studio que l'année suivante.
1962
Brel est désormais une immense vedette, à l'égal de Brassens, Ferré ou Piaf. Il reprend ses tournées à travers le monde à un rythme infernal, qui ne cesse de s'accélérer, au point qu'il songe déjà à arrêter la scène. Il bat le record de spectacles par an.
L'enregistrement du concert Olympia 61 sort chez Philips. Mais le 7 mars, il signe un contrat de cinq ans chez Barclay ; il enregistre aussitôt "Les bourgeois", "Les paumés du petit matin", "Bruxelles" et "Le plat pays", vibrant hommage à son pays natal. "Bruxelles" est reprise avec succès par Juliette Gréco.
En octobre, il crée sa propre maison d'éditions musicales Arlequin, qui deviendra six mois plus tard les éditions Pouchenel ("Polichinelle" en bruxellois). Son épouse Miche en est la directrice.
1963
Le 28 février, il remonte sur la scène de l'Olympia avec en première partie Isabelle Aubret. Peu après, cette dernière est victime d'un grave accident d'automobile. Son ami Jean Ferrat compose pour elle "C'est beau la vie" et Brel lui offre les droits de sa chanson "La Fanette", qu'elle enregistrera également la même année.
Du 4 au 22 avril, Brel présente son tour de chant à Bobino.
Sortie d'un disque 33 T hors commerce "Brel chante la Belgique" qui comprend deux titres inédits : "Il neige sur Liège" et "Jean de Bruges" (un poème symphonique en quatre mouvements).
Construites comme de courtes nouvelles autour de personnages ou de situations particulières, les chansons de Brel croquent des types sociaux : les bourgeois, les bigotes, les dames patronnesses, les Flamandes... et font souvent preuve d'un anticonformisme violent. Sur scène, il donne l'impression d'incarner et d'habiter ses personnages mieux que personne.
Le 23 juillet, dix ans après l'échec de ses débuts, Brel revient au Casino de Knokke-le-Zoute pour la Cinquième coupe d'Europe de tour de chant, mais cette fois en vedette... Il y interprète pour la première fois "Mathilde".
1964
Jacques perd son père en janvier et sa mère en mars. Il vit avec une compagne, Sylvie, mais ne divorcera pas de Miche qui vit toujours à Bruxelles avec leurs enfants.
Le 21 janvier, il reçoit la médaille d'or de la Ville de Bruxelles et le prix de la Sabam (la société d'auteurs de Belgique).
Il sort un 33 T 25 cm chez Barclay avec "Mathilde", "Jef", "Les bonbons" et "Au suivant".
Durant l'été, il s'initie à l'aviation avec Paul Lepanse et s'achète un petit avion.
En octobre, il donne un récital à l'Olympia, à nouveau salué par la critique. C'est là qu'il crée le fameux "Amsterdam", dont il n'existe qu'un enregistrement public, lequel peut être qualifié d'historique. L'album du concert sort en 33 T 25 cm à la fin de l'année (avec seulement huit des quinze chansons du récital) et obtient le Grand prix national du disque. On y retrouve notamment "Les jardins du casino", "Les vieux" et "Les timides". Il faudra attendre la sortie de l'intégrale CD en 1988 pour pouvoir entendre la totalité du concert.
1965
Du 21 au 30 janvier, il fête ses douze ans de chanson dans un cabaret de ses débuts, L'échelle de Jacob, dirigé par Suzy Lebrun.
Quatre titres adaptés en flamand sortent sur un 45 T Barclay : "Les bourgeois", "Le plat pays", "Rosa", "Les paumés du petit matin".
Brel part pour l'URSS : du 21 au 26 octobre, il chante au théâtre d'Estrade de Moscou.
Le 4 décembre, il donne un récital unique au Carnegie Hall de New York. La presse américaine parle à son sujet d'un "ouragan magnétique".
1966
Sortie d'un 33 T 25 cm chez Barclay, avec "Ces gens-là" et "Jacky".
En avril, il se produit successivement à Djibouti, à Madagascar, à La Réunion, à l'Ile Maurice.
En juin, il fait le tour du bassin méditéranéen.
Universellement connu et apprécié, mais devenu "galérien de galas", Jacques Brel décide durant l'été d'abandonner la scène, en pleine gloire, d'ici la fin de l'année. Il pense d'avoir plus rien à dire et s'en explique dans de nombreux interviews. Il n'a que 37 ans, l'âge où certains artistes parviennent à peine à percer... mais il a beaucoup de projets qu'il n'a pas le temps de réaliser.
Son retour à l'Olympia à partir du 6 octobre est donc un événement considérable. Michel Delpech est en vedette américaine et Georges Brassens a écrit l'introduction du programme. Le soir de la dernière, le 1er novembre, après trois semaines de concert, le Tout-Paris est présent. Après quinze chansons, fidèle à son habitude, Brel ne cède pas aux demandes de rappel, mais revient saluer le public sept fois de suite.
Le 15 novembre, il fait ses adieux au public belge au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles. Puis il chante pour la première fois en Angleterre, au Royal Albert Hall de Londres.
Le 23 novembre, il entame une tournée au Maroc.
Durant les mois suivants, il se contentera d'honorer ses derniers contrats en province et à l'étranger. Pourtant, personne ne croit à ses adieux ; son entourage et ses amis, dont Charles Aznavour, essaient de le convaincre de continuer à chanter... en vain.
1967
En janvier, malgré ses adieux à la scène, Brel renouvelle son contrat chez Barclay et enregistre un 33 T 30 cm, baptisé "Jacques Brel 67", avec dix nouvelles chansons qui révèlent une inspiration plus pessimiste. On y trouve notamment "La chanson des vieux amants", co-composée par son pianiste Gérard Jouannest, "Mon enfance", "Le gaz"... Juliette Gréco et Michèle Arnaud enregistrent également "La chanson des vieux amants". Au début de l'année, il chante pour la seconde et dernière fois au Carnegie Hall. Lors de ce voyage à New York, il découvre le spectacle "L'homme de la Mancha", consacré au héros de Cervantès, Don Quichotte. Subjugué, Brel décide d'adapter et de monter en Europe cette comédie musicale dont il tiendra le rôle principal ; de sa propre initiative, il diffère donc ses adieux à la scène...
Du 25 mars au 25 avril, il effectue sa dernière tournée au Québec.
Mort Shuman crée à Greenwich Village une comédie musicale dédiée au chanteur : "Jaques Brel is alive and well and living in Paris", avec trente titres traduits peu fidèlement en anglais par le poète Eric Blau.
Le 16 mai, Brel donne à Roubaix son ultime récital de chansons.
Durant l'été, Jacques tourne sous la direction d'André Cayatte "Les risques du métier", qui sort sur les écrans en décembre. Son talent de comédien est salué par tous.
Il achète un voilier avec un ami et songe de plus en plus à voyager.
En octobre, il fait partie du jury du Festival international de la chanson populaire à Rio de Janeiro.
1968
Brel continue à écrire des chansons, comme "Vesoul" et "J'arrive". Il sort un nouvel album 33 T chez Barclay. Juliette Gréco reprend à son compte "J'arrive", terrible chanson sur la mort qu'elle gardera toujours à son répertoire.
En mars, Jacques tourne "La bande à Bonnot" de Philippe Fourastié, qui sortira à l'automne.
En août, il commence les répétitions de "L'homme de la Mancha" au théâtre des Champs-Elysées sous la direction musicale de François Rauber.
Le 4 octobre, il crée au théâtre Royal de la Monnaie de Bruxelles la version française de "L'homme de la Mancha" avec Dario Moreno dans le rôle de Sancho Pança. Mais ce dernier meurt à Istambul le 30 novembre, dix jours avant la première parisienne prévue le 11 décembre au Théâtre des Champs-Elysées ; il est remplacé au pied levé par Robert Manuel et la performance de l'acteur Brel est unanimement célébrée. "La quête" se détache de la partition comme le morceau de bravoure de ce spectacle, dont l'enregistrement studio sort au même moment chez Barclay.
Celui de Mort Shuman est quant à lui monté à Londres en novembre.
1969
Le lundi 6 janvier, jour de relâche du spectacle, les trois géants de la chanson française, Brel, Brassens et Ferré, sont réunis à Paris dans un petit appartement de la rue Saint-Placide autour d'une table et d'un magnétophone. Cet entretien historique, organisé par le journaliste François-René Christiani, sera publié en février dans le mensuel "Rock & Folk" et diffusé sur les ondes de RTL. Les trois hommes, qu'on a souvent voulu opposer, s'y montrent plutôt proches. Leur rencontre est immortalisée par le photographe Jean-Pierre Leloir.
En mai, épuisé par 150 représentations, Brel cesse de jouer "L'homme de la Mancha" et personne ne reprend le rôle. Cette fois, ce sont ses adieux définitifs à la scène et il se consacrera au cinéma.
A la fin de l'été, il tourne "Mon oncle Benjamin" d'Edouard Molinaro (qui sortira à l'automne). Puis il s'inscrit dans une école d'aviation près de Genève.
Il écrit deux titres pour le dessin animé "Tintin et le temple du soleil" qui seront enregistrés par Lucie Dolène et Linette Lemercier.
Le 12 novembre, il enregistre "Pierre et le Loup" et "L'histoire de Babar" pour Barclay.
1970
En janvier, Brel travaille aux chansons d'un spectacle intitulé "Le voyage sur la Lune" destiné au théâtre de la Monnaie de Bruxelles. Mais la mise en scène ne se passe pas bien et, la veille de la première, il décide d'annuler les représentations (à ses frais).
Jacques a une nouvelle compagne, Monique, qui a pris la place de Sylvie.
En avril, il passe son brevet IFR sur bimoteur et achète un nouvel avion.
En juin, il tourne en Corrèze le film de Jean Valère "Mont-Dragon", qui sortira en décembre.
Il tourne avec Marcel Carné "Les assassins de l'ordre", qui sortira à la fin du printemps suivant.
1971
Brel commence à travailler sur "Frantz", son premier film en tant que réalisateur, dont Barbara compose l'essentiel de la musique. Il le tourne avec elle sur la côte belge durant l'été.
A la fin de l'année, il part aux Caraïbes pour faire le film "L'aventure c'est l'aventure" de Claude Lelouch. Lors du tournage, il rencontre Maddly Bamy, une jeune comédienne et danseuse avec laquelle il partagera les dernières années de sa vie.
Bien qu'il n'ait guère fait de disque depuis trois ans, Brel renouvelle son contrat chez Barclay... pour trente-trois ans !
1972
En janvier, Brel assiste à Broadway au gala des cinq ans du spectacle : "Jaques Brel is alive and well and living in Paris".
Sorti sur les écrans en mars, son film "Frantz" obtient un succès d'estime, ce qui ne le découragera pas. Deux mois plus tard, le film de Lelouch obtient quant à lui un très gros succès.
En juin, Brel tourne "Le bar de la fourche" d'Alain Levent, qui sortira à la fin de l'été. Il écrit pour ce film "La chanson de Van Horst" dont le disque sortira l'année suivante.
Durant l'été, Jacques tourne à Bruxelles son deuxième film en tant que réalisateur, "Le Far West", pour lequel il écrit la chanson "L'enfance".
Faute d'autres nouvelles œuvres à proposer, Brel décide de réenregistrer ses anciennes chansons réorchestrées par son arrangeur attitré François Rauber. Ce dernier n'est guère séduit par le projet qui reste avant tout une opération commerciale. Les onze titres refaits sortent sur 33 T en octobre.
1973
En juin, Brel tourne avec son ami Lino Ventura dans "L'emmerdeur", film d'Edouard Molinaro qui sortira à l'automne.
Il enregistre un 45 T avec "L'enfance", dont il cède les droits à l'association de Lino Ventura "Perce neige" pour l'enfance handicapée.
Son film "Le Far West" sort en mai, durant le Festival de Cannes, mais sera un échec total.
En novembre, il embarque avec cinq compagnons sur un voilier-école, "Le Korrig", pour une traversée de l'Atlantique qui durera quatre semaines.
1974
Il décide de consacrer l'essentiel de son temps à la voile et achète à Anvers magnifique un voilier à l'ancienne de 19 mètres, "L'Askoy".
En avril, sa chanson "Le moribon" adaptée en anglais sous le titre "Seasons in the sun" arrive en tête des Hit Parade américains interprétée par le crooner Andy Williams.
En juillet, il obtient à Ostende son brevet de navigation. Il s'embarque avec Maddly et sa fille France pour un tour du monde, et quitte le port d'Anvers le 24 juillet. Fin août, il apprend la mort de son fidèle Jojo et rentre pour ses obsèques. Il reste en France pour le mariage de sa fille Chantal début septembre.
En octobre, suite à des examens médicaux, il apprend qu'il a une petite tumeur cancéreuse sur le poumon gauche. Il est opéré à Bruxelles en novembre (ablation d'une partie du poumon). Se sachant condamné, il déclare vouloir mourir seul. Il rédige son testament par lequel il fait de sa femme Miche sa légataire universelle.
Il fait une courte apparition dans le film du réalisateur canadien Denis Héroux "Jacques Brel is alive and well and living in Paris", d'après la comédie musicale américaine, et réenregistre pour l'occasion "Ne me quitte pas".
En décembre, il rejoint Maddly et son voilier qui l'attendent aux Canaries et reprend sa traversée de l'Atlantique.
1975
En janvier, ils atteignent la Martinique. Ils sillonnent les Antilles durant plusieurs mois puis traversent le canal de Panama et poursuivent à travers le Pacifique en direction de la Polynésie.
En novembre, Jacques et Maddly s'installent dans l'archipel des Iles Marquises, sur l'île de Hiva-Oa, et une nouvelle vie commence...
1976
Jacques ne rentre à Bruxelles que très irrégulièrement pour faire des examens médicaux.
En juillet, il repasse une qualification de pilote et suit des cours avec son ami Michel Gauthier. Il achète un avion bimoteur qu'il baptise "Jojo" et le transforme en avion-taxi jusqu'à Tahiti pour aider les habitants des îles des environs. Le climat des Marquises n'est pas favorable à sa maladie, mais il préfère tout de même y vivre.
1977
Toujours très présent dans l'esprit du public et vendant beaucoup de disques de ses anciennes chansons, Brel décide de faire un nouvel album, le premier depuis ses réenregistrements de 1972.
Fin août, de retour à Paris, il loge dans un petit hôtel et se remet au travail avec ses fidèles complices, François Rauber et Gérard Jouannest. Sa santé est mauvaise, mais il est très enthousiaste. Il a même arrêté de fumer. De septembre à octobre, il est en studio pour enregistrer douze titres qu'il a écrit aux Marquises (dont cinq en vue d'une comédie musicale qu'il n'aura pas le temps de finir, "Vilbrequin"). Les plus marquantes sont : "Jaurès", "Orly", "Les Marquises" et "Voir un ami pleurer" (cette dernière est enregistrée au même moment par Juliette Gréco avec les mêmes musiciens).
Le 17 décembre, la sortie de l'album est un événement quasi national. Pourtant, le jour-même, Jacques et Maddly repartent pour les Marquises... A sa demande, Brel n'a fait aucune promotion, ce qui n'empêche pas les pré-commandes d'atteindre le million d'exemplaires. S'il n'apporte pas grand chose par le choix des thèmes, cet album très abouti au plan textuel et musical sera généralement considéré comme un chef d'œuvre. Cinq autres titres ont été enregistrés au même moment, mais resteront inédits : "L'amour est mort", "Avec élégance", "Mai 40", "Sans exigence", "Une cathédrale", ainsi que deux monologues. Leur sortie posthume sur CD en 2003, contraire au souhait du chanteur qui n'a pas eu le temps de les retravailler, sera en vain contestée par Rauber et Jouannest.
1978
Jacques vit aux Marquises avec Maddly, mais sa santé se détériore. En juillet, il est rapatrié et hospitalisé six semaines à Neuilly. Il finit l'été dans le sud de la France.
Le 7 octobre, très malade, il est ramené d'urgence à l'hôpital de Bobigny. Le 9, il meurt d'une embolie pulmonaire.
Les hommages se multiplient en France, en Belgique et à travers le monde.
Son corps est ramené aux Marquises le 12 octobre et il est inhumé sur l'île d'Hiva Oa, tout près de la tombe du peintre Paul Gauguin.
1979
Serge Lama consacre un album entier aux chansons de Jacques Brel.
Sortie d'un disque 33 T "La Belgique vue du ciel" comportant trois titres chantés par Brel.
1981
Sa fille France crée à Bruxelles la Fondation Jacques Brel, destinée à gérer et faire connaître son œuvre à un large public, mais aussi à soutenir la recherche contre le cancer.
1988
Pour le dixième anniversaire de la disparition de Brel, Polygram (qui regroupe les labels Philips et Barclay) sort un coffret de l'intégrale en dix CD "Grand Jacques". Depuis lors, les hommages et les reprises de son œuvre ont lieu régulièrement.
Martin Pénet
Merci à Marc Monneraye pour ses précisions discographiques.
Note sur la sélection des titres :
Les enregistrements de Jacques Brel ici rassemblés constituent l'intégrale des titres studio jusqu'en 1958. L'ordre retenu pour les titres est conforme à la chronologie des sessions d'enregistrement et corrige beaucoup d'erreurs qui subsistent sur les rééditions successives. Il est très différent de celui des disques sortis à l'époque chez Philips, qui mêlent allègrement et sans logique apparente des titres issus de différentes sessions.
Ce choix permet d'apprécier l'évolution du chanteur (en termes d'écriture et d'interprétation) au long de cette période cruciale de ses débuts et de son ascension. Il permet aussi d'apprécier l'évolution des accompagnements au gré des changements de chefs d'orchestre jusqu'à sa collaboration exclusive avec François Rauber.